Une Cartier Bresson

LA RELIGION CARTIER BRESSON

En bref : 1908-2004, pionnier du photo-journalisme, co-fondateur de l’agence Magnum en 1947, une rétrospective de son travail est visible au centre Pompidou jusqu’au 9 juin 2014

Fermez les yeux et citez moi un artiste qui a marqué l’histoire de la photographie. J’entends déjà votre réponse : Henry Cartier-Bresson. Il a posé les bases de la photo de rue. Rares sont les street photographers d’aujourd’hui, avec leur matériels électroniques modernes, leur autofocus performant, pouvant rivaliser avec le génie de Cartier Bresson. Cependant, mort en 2004 à 95 ans, en plus de ses grandes photos documentant notre siècle, il nous légue un précieux point de vue sur la photographie qui a, hélas, été compris par certains comme une idéologie.

CE QUE DIT CARTIER BRESSON DE LA PHOTOGRAPHIEbresson_mexicoprostitutes72Web

Cartier Bresson est peintre de formation. Pour lui, photographier est un moyen de tenir un journal en dessinant. Son idéal : pratiquer la photo comme un artiste, suivre sur un autre support la voie des peintres surréalistes qu’il admire tant. Il se distingue par son étonnante capacité à jouer avec les formes, carrées, triangulaires, courbes… Il a l’obsession de la composition, mettre en ordre, donner du sens aux différents éléments d’une image. Pour lui, un photographe agit comme un prédateur dans la nature. Il doit être rapide, instinctif, ne pas penser, faire confiance à son intuition. Il capture l’instant, usant de tous ses sens, dans une démarche impulsive. La temporalité est essentielle. Tu manques un sourire, il est inconcevable de demander au sujet de sourire à nouveau. Un moment existe, la minute d’après il n’existe plus. Le photographe est un pick pocket, il vole un instant en toute discrétion. Il photographie les gens dans leur quotidien, ne cherche ni l’insolite, le cocasse, le sensationnel ou l’indiscrétion.

Il n’est pas question de mettre en scène ni même de retoucher, ce serait de la malhonnêteté photo-journalistique. Si le cliché est bon, il cristallise un moment donné à un endroit donné, à quoi bon alors le modifier.

UN DISCOURS AMENÉ AU NIVEAU D’UN TEXTE SAINT

C’est en découvrant la profondeur de son travail que je me suis rendu compte de l’impact considérable qu’il a eu sur les esprits. Chaque phrase qu’il a prononcée, chaque concept qu’il a développé (cf «moment décisif») est récité par certains photographes comme les religieux récitent sans recul leurs textes saints. Sauf que, dans ce cas, ce n‘est pas une religion qui rassemble mais plutôt qui divise, excluant ceux qui portent une vison différente. Pour ses adeptes, le simple recadrage d’une photo, le post-traitement, l’idée même de préparation d’un shooting, fait de vous un photographe perdu qu’il faut remettre dans le droit chemin. Le paradoxe c’est qu’il ne sont souvent pas conscient des origines « Cartier-Bressonières » de leur discours. Ils représentent cette petite communauté des photographes de rue qui se comportent comme une élite et qui rêvent de vous brûler, avec votre magie incompréhensible, comme une sorcière du moyen âge.

CARTIER BRESSON DOIT SE RETOURNER DANS SA TOMBEhenri-cartier-bresson3Web

Cartier Bresson évoque à plusieurs reprises le plaisir intellectuel mais aussi physique du photographe à produire des images. Pour lui l’adrénaline montait lorsqu’il prenait des clichés sur le vif, allumant ses sens et éteignant son cerveau, se laissant surprendre par ses propres réactions. Mais il parlait de lui, de son rapport très personnel à son art ! Jamais dans mes lectures je ne l’ai vu dénigrer les autres conceptions de la photographie.

Et c’est un point essentiel. Il insiste sur la subjectivité toute relative de ses propos. Sa sensibilité propre à la peinture le pousse à l’obsession de la composition rigoureuse dans ses clichés. Il dit lui-même que certains ont une passion pour la lumière, lui c’est la géométrie. Il ajoute qu’on photographie ce qu’on aime, et que ce qu’on aime est évidemment lié à nos propres références, notre histoire. Cartier Bresson n’était pas un prophète qui cherchait à délimiter les frontières de ce qu’était ou n’était pas la photographie mais bien un pionnier, passionné génial, qui avait un point vue avant-gardiste sur le photo-journalisme et qui nous l’a partagé.

Bon il est vrai qu’il pense que beaucoup de photographes ont le même sentiment que lui sur le métier. On a en effet tous une religion en photographie. Ce débat me rappelle d’ailleurs la controverse autour de la signification du mot « Jihad ». Pour certains, une guerre contre l’autre, pour d’autres, un effort constant à l’amélioration de soi-même.

Ismael GROS

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